Les symptomatologies traumatiques précédemment décrites rendent parfaitement compte des dommages psychiques observés chez les victimes d’agressions. Néanmoins, le traumatisme subséquent à une agression se distingue partiellement de celui des événements traumatiques que sont les accidents ou les catastrophes, voire même les guerres, en raison d’une part de l’origine humaine et intentionnelle de l’acte violent, et d’autre part du ciblage éventuel de cet acte sur une personne en particulier ou un groupe restreint de personnes. Il existe un consensus évident dans la littérature scientifique pour dire qu’une agression criminelle conduit généralement les victimes à présenter des troubles psychologiques et des difficultés d’ajustement dans la vie sociale, familiale et professionnelle plus importants que les victimes d’actes non-criminels. Une étude épidémiologique réalisée sur la population générale féminine (Resnick & al., 1993) indique que les victimes d’agressions criminelles sont 25,8 % à présenter un PTSD, contre seulement 9,4 % des victimes d’actes non criminels (x² = 126,17, p < 0.0005). Un même pattern s’observe sur des populations mixtes américaines (Kessler & al., 1995 ; Breslau & al., 1998).
Quoi qu’il en soit, les victimes d’agression présentent les classiques symptômes pathognomoniques des états psycho-traumatiques que sont le syndrome de répétition et la personnalité traumato-névrotique (Crocq & al., 1989).
Les reviviscences s’actualisent d’une manière relativement typique chez ces victimes par des conduites réactionnelles consistant à se plaquer contre un mur, en proie à une profonde terreur, lorsqu’un bruit de pas de course se fait entendre derrière elles dans la rue. Un cortège de symptômes neurovégétatifs accompagne alors la survenue de telles situations : pâleur, tachycardie, gastralgie, perte des urines, etc. Moins spécifiques sont les réactions de sursauts, les impressions que l’agression va se reproduire, les souvenirs et les ruminations mentales, les cauchemars, etc. Ces troubles varient en intensité et en fréquence, certains se répétant chaque jour lorsque d’autres ne se manifestent que sporadiquement (Crocq & al., 1989).
Parmi les altérations de la personnalité, on note des efforts pour chasser de sa pensée tout ce qui rappelle l’agression, des états d’alerte permanents vécus dans la peur que ça recommence, des difficultés à trouver le sommeil, et un désintérêt pour les activités antérieurement pratiquées. La relation à l’entourage familial, amical ou professionnel se trouve perturbée (Crocq & al., 1989). Soucieux d’aider la victime à redevenir comme avant, les proches entravent parfois ce retour à l’ordre en prônant par exemple l’oubli absolu. Contrainte au silence la victime se voit dans l’impossibilité de communiquer à autrui son expérience, devenue tabou (Dray, 1994a, 1999). Aussi les sujets se sentent-ils parfois incompris et délaissés, et opposent aux autres une attitude de ressentiment et d’agressivité. Conjointement, ils développent le sentiment que la détresse dans laquelle les plonge leur agression ne peut être comprise de celui qui ne l’a pas vécue. Il en résulte un retrait affectif progressif vis-à-vis des autres, qu’ils ne comprennent pas (Crocq & al., 1989).
Ces victimes ressentent de la honte à l’égard de leur dégradation tant physique que morale. L’agression renvoie à la destruction d’une partie de leur personne, de leur identité. Les victimes disent ne plus se reconnaître, ne plus être comme avant. Et, elles ne sont pas fières de ce qu’elles sont devenues. Elles ne sont pas fières des dérèglements internes qui les désocialisent et les empêchent de vivre normalement et surtout comme avant. Alors, elles luttent pour s’en sortir. Elles combattent pour elles. Elles combattent pour ne pas se soumettre une deuxième fois à leur agresseur. Elles combattent pour leurs proches, pour ne pas les effrayer, car tous les affects ne sont pas socialement présentables, et pour ne pas les embêter (Dray, 1994b, 1999).
Dans le discours de ces victimes, on retrouve le vécu de surprise et de frayeur ressenti lors de la confrontation à l’événement, mais aussi une incompréhension totale vis-à-vis de la situation qui confère à l’agression un aspect insolite, absurde, aléatoire et injuste. Pourquoi cette agression ? Pourquoi moi ? Pour quoi ? Telles sont les questions que se posent ces victimes, auxquelles d’ailleurs elles trouvent rarement une réponse puisque seul le hasard les a bien souvent désignées. Elles se sentent subitement vulnérables et fragiles, et le chamboulement des principes moraux qui gouvernent leur vie les accable (Crocq & al., 1989). Avec l’agression, leurs représentations du monde éclatent. Les valeurs, telles l’honnêteté, la droiture, le travail ou la solidarité, et les logiques inhérentes à la vie en société, comme le mérité ou la justice, qui donnaient sens à leur existence s’effondrent subitement (Dray, 1994b).
Quelques études épidémiologiques s’accordent pour évaluer la prévalence du PTSD à 20 % environ parmi les victimes d’agressions. En Irlande du Nord, un taux de 23,2 % est signalé parmi des victimes directes ou témoins de violences civiles et terroristes (Loughrey & al., 1988). Comparativement aux victimes ne présentant pas de PTSD, celles qui en sont affectées tendent à faire plus de tentatives de suicide : 4,3 % versus 1 % (x² = 3,67, p < 0.1), et souffrent de dysharmonies marquées dans le cadre de leurs relations intimes : 46,3 % versus 23,3 % (x² = 18,92, p < 0.001). En Angleterre (Brewin & al., 1999), un taux de PTSD de 20,3 % est observé parmi des victimes d’agressions physiques intervenues six mois plus tôt, les femmes étant plus affectées que les hommes : 38 % versus 14 % (x² = 7,57, p < 0.01).
Un certain nombre de travaux se sont centrés sur la relation entre le développement d’un PTSD et, d’une part les caractéristiques conjoncturelles du traumatisme, et d’autre part la structuration interne des victimes. Relative à des agressions commises à l’encontre de femmes, une étude américaine s’est ainsi attachée à estimer l’importance des prédispositions psychiatriques et de la gravité objective de l’agression sur la prévalence du PTSD (Resnick & al., 1992). Les résultats rendent compte d’une prévalence moyenne de 21 % : 35 % chez les victimes d’agressions à niveau de stress élevé (viols, agressions avec menaces et blessures), contre seulement 13 % chez celles soumises à un niveau de stress plus faible (agressions sans menace ni blessure, vols). Concernant les prédispositions psychiatriques, seuls les troubles dépressifs semblent jouer un rôle, non pas sur le PTSD lui-même mais sur la relation niveau de stress-PTSD : la prévalence du PTSD doit être multipliée par deux entre les victimes d’agressions à niveau de stress modéré et celles à niveau de stress élevé en l’absence de dépression pré-événementielle, tandis qu’elle doit être multipliée par neuf lorsqu’une dépression a été diagnostiquée (x² = 5,20, p < 0.05).
Généralement, une amélioration symptomatologique s’opère avec le temps. Sur une population féminine, Riggs et ses collègues (1995) soulignent que si la prévalence du PTSD est de 21 % à trois mois, elle était de 71 % dans les jours suivant l’agression . Zoellner et al., (1999) confirment ces données avec des taux de 76,1 % à quinze jours de l’agression et 34,4 % deux mois et demi plus tard (x² = 16,86, p < 0.01).
Parallèlement à l’étude des victimisations consécutives à différents types d’agression, se développent depuis quelques années des travaux sur des populations spécifiques, notamment les professionnels dits « à risques », tels que les pompiers, les policiers, ou encore les employés de compagnies aériennes ou bancaires (Rivolier, 1992).
Réalisée à l’occasion d’une expertise médico-psychologique, une étude sur 50 sujets d’origines professionnelles variées, ayant été soumis à quatre formes d’agression : hold-up, rixes, vols ou viols, témoigne des troubles séquellaires à la fois affectifs, somatiques et cognitifs qui affectent ces individus (De Mol & al., 1994 ; De Mol, 2002). Dans leurs discours, la modification du caractère et de l’humeur, voire de la personnalité, apparaît comme la plainte la plus fréquente. Ils évoquent un certain névrosisme, une irritabilité, une irascibilité inaccoutumée, mais encore une hyperémotivité, une tristesse inhabituelle, et un découragement. Cette empreinte traumatique sur la personnalité s’accompagne fréquemment de troubles cognitifs, tels qu’une fatigabilité mentale, des difficultés d’attention ou de concentration, et des troubles de la mémoire, que des examens psychométriques ont d’ailleurs permis d’objectiver. A cela, s’adjoint des conduites d’évitement et une attitude de méfiance envers les situations évocatrices. Ils témoignent également de phénomènes itératifs de reviviscence diurne et nocturne de l’agression subie, qu’accompagnent de multiples manifestations neurovégétatives. La reprise de l’activité professionnelle n’a été possible que pour un tiers de ces victimes, intervenant quelques mois à quelques années après l’agression et sous parfois certaines conditions, telles l’aménagement d’un emploi à mi-temps ou sans contacts directs avec la clientèle. Notons enfin, que l’incapacité à se retrouver tel qu’avant l’agression, productrice d’auto-dépréciations, suscite un grand désarroi chez ces victimes qui ne voient pas leur état s’améliorer, ou si peu.
Une étude plus spécifique portant sur 132 conducteurs d’autobus de la RATP (André & al., 1997) victimes d’agressions allant d’un risque modéré (ex. : reproches) à grave (ex. : coups violents), évalue à quinze jours environ la fréquence des symptômes appartenant à la lignée post-traumatique : les machinistes sont 48,4 % à souffrir de reviviscences, 37,1 % à présenter des conduites d’évitement des stimuli associés à l’agression, 19,5 % à témoigner d’un détachement affectif et 51,7 % à présenter des symptômes persistants traduisant une activation neurovégétative. Les auteurs notent que l’impact du traumatisme est parfois plus important que ne pourraient le laisser supposer ses caractéristiques objectives, puisqu’un crachat de la part d’un adolescent pourra s’avérer plus traumatisant qu’une bousculade ou quelques coups de poings avec un automobiliste mécontent.
A priori, plus dramatique et effrayante paraît être l’expérience des victimes d’agression à main armée en milieu bancaire, tant la réalité de sa propre mort devient palpable. Une étude réalisée sur 34 d’entre-elles (Damiani, 1999) signale une symptomatologie notoirement plus élevée. 85 % des agents ont présenté des symptômes de reviviscence qui ont parasité leur vie, notamment professionnelle. Aussi, 30 % d’entre eux ont eu des conduites d’évitement envers les situations évocatrices, au point de remettre en cause leur engagement professionnel, et 94,2 % sont devenus hypervigilants. Moins tolérants et plus méfiants, voire soupçonneux, envers la clientèle, la qualité de leurs relations commerciales s’en trouve ainsi altérée. On observe également des troubles du sommeil, des troubles de l’attention, de la concentration et de la mémoire, des réactions dépressives, des plaintes psychosomatiques fréquentes, etc. A un niveau autre que celui de la symptomatologie manifeste, ces victimes ont témoigné de l’extrême réconfort que leur a procuré leur hiérarchie par leurs marques de sympathie après l’agression. En revanche, elles déplorent avec unanimité l’oubli dans lequel tombe très rapidement leur mésaventure, et revendiquent une reconnaissance du préjudice subi dans la continuité et pas seulement ponctuelle.
Comparativement aux victimes de catastrophes macrosociales (De Clercq, 2001a), telles que les catastrophes naturelles, les actions terroristes ou les accidents graves qui ont un retentissement important à l’échelle groupale ou à l’échelle nationale, les victimes d’agression ont peu intéressé les chercheurs (à l’exception des agressions d’ordre sexuel, très documentées). Pourtant, les victimes de catastrophes microsociales sont quantitativement plus nombreuses que les victimes de catastrophes macrosociales (Breslau & al., 1998 ; Perkonigg & al., 2000), et les études disponibles témoignent des désordres psychiatriques et psychologiques qu’induisent ces situations vécues quotidiennement par des individus isolés.
La dernière étude épidémiologique réalisée sur la population générale américaine (Breslau & al., 1998) présente les agressions violentes comme l’événement traumatique le plus à risque en terme de PTSD, avec une prévalence moyenne sur la vie de 20,9 % parmi les victimes. De manière plus détaillée, la prévalence est de 53,8 % pour les kidnappings, les mises en captivité et les actes de torture, 49 % pour les viols, 31,9 % pour les passages à tabac, 23,7 % pour les agressions sexuelles autres que le viol, 15,4 % pour les blessures à l’arme blanche ou à l’arme à feu, et 8 % pour les menaces armées. Une étude réalisée en Allemagne (Perkonigg & al., 2000) signale des données légèrement différentes : la prévalence du PTSD est de 44,4 % pour les viols et de 1,7 % pour les agressions physiques. Ce décalage s’explique en partie par des procédures d’investigations et des échantillons très différents entre les deux études.
Pour les individus agressés dans le cadre de leur activité professionnelle les sentiments d’incompréhension et d’injustice sont peut-être plus exacerbés encore. La profession d’enseignant est identifiée comme un métier à risque en terme de violence (Chappell & al., 2000). Or, l’agression d’un enseignant par un élève entre dans une dimension tout à fait particulière dans le sens où l’enseignant victime est placé dans une dynamique d’engagement professionnel, voire personnel, envers son agresseur ou plus généralement ces jeunes personnes dont il a la responsabilité, et qu’il a pour charge d’instruire mais aussi de plus en plus souvent d’éduquer.