Les réactions physiologiques d’un individu confronté à une situation stressante sont connues (Rivolier, 1989). On sait que les surrénales sont stimulées et déclenchent la sécrétion d’adrénaline, de noradrénaline et de glucocorticoïdes. On sait le rôle joué par l’hypophyse, l’hypothalamus et le système limbique. On sait l’importance des neurotransmetteurs. Conjointement on sait aussi que les fonctions adaptatives sont réorientées. On sait que l’individu élève son niveau de vigilance. On sait que son attention se focalise sur les stimuli pertinents. Pourtant, on ne sait rien des stratégies qu’oppose la victime à la violence qui lui est imposée. Etonnamment, les chercheurs se sont peu intéressés aux stratégies de coping pendant l’agression. Mais comme le souligne avec pertinence A. Wade (1999), toute victime développe des comportements de résistance vis-à-vis de la violence qu’elle est en train de subir. Elle ne reste pas passive. Cette résistance vivante, pour reprendre les termes de l’auteur, est bien souvent ignorée, parfois des victimes elles-mêmes qui ont oublié la richesse, la détermination, la créativité et la prudence de leur résistance. Elles rusent, discutent, négocient, détournent l’attention de l’agresseur, s’échappent, crient, se débattent, contre-attaquent, etc.
« Il peut être difficile d’identifier la résistance d’une personne (...) parce que ce qui est considéré comme une résistance au moins dans la culture populaire nord-américaine est typiquement basé sur le modèle d’un combat d’homme à homme, combat présumé brutal et dont les combattants sont de même force. Si une personne ne se bat pas physiquement, elle est supposée ne pas avoir résisté » (Wade, 1999, p. 426).
Parce qu’on s’est peu intéressé à cet instant de la confrontation, on en connaît également peu la signification personnelle pour la victime (Lazarus, 1991). L’enjeu qui domine l’instant, les motivations qui animent l’action, les émotions qui l’accompagnent demeurent inconnues. Il est pourtant plus informatif d’apprendre qu’un homme est dominé par la colère ou la peur que de savoir qu’il est très stressé.
A la suite d’une agression, la plupart des victimes présentent un profil de réactions aiguës caractéristiques. Ces réactions sont des réactions normales, elles s’estompent peu à peu avec le temps, pour nombre de victimes (Crocq, 1994a ; Jonas & al., 1996).
Un individu stressé par une agression présente une kyrielle de symptômes gênants afférents à la mise en tension de l’organisme pour faire face : pâleur, sueur, tachycardie, spasmes digestifs, hypertension, nausées, tremblements, s’accompagnant d’un halo psychologique de tension psychique. L’individu sort de cette confrontation avec un sentiment de soulagement, mais épuisé. Les symptômes peuvent persister de quelques minutes à quelques heures après la fin de l’agression.
Assez fréquemment les réactions de stress sont différées et ne surviennent qu’après la fin de la confrontation à l’agression. Apparaissent des symptômes neurovégétatifs avec des crises de larmes, des tremblements, des vomissements, des cris, des invectives, voire de grandes crises émotionnelles avec des décharges d’agitations motrices, ou au contraire des accès de prostration.
Si l’agression est trop intense, trop longue ou trop souvent répétée, l’organisme s’épuise ne pouvant maintenir sur le long terme ses fonctions adaptatives. Apparaissent alors des réactions pathologiques et inadaptées, que L. Crocq (1994a ) désigne sous le terme de stress dépassé. Celui-ci se manifeste par des réactions de sidération, d’agitation, de fuite panique ou d’activité automatique.
Sur le plan psychologique, l’agression chamboule les croyances et les présupposés sur le monde, sur la société et sur les gens. Elle chamboule notamment trois présupposés fondamentaux (Janoff-Bulman, 1989) :
La victime est agressée par un alter ego et cela lui est totalement incompréhensible. Parfois même, elle ne connaît pas son agresseur, et ne le connaîtra jamais parce qu’il ne sera jamais identifié. La question demeure alors entière. Pourquoi ? Pourquoi moi ? Ce moi qui n’a jamais fait de mal à personne, et qui de toute manière ne méritait pas cela. La victime peut se sentir humiliée et éprouver du ressentiment envers l’agresseur ou un désir de vengeance et de justice. Elle peut aussi pardonner ou comprendre que l’agresseur ait eu un tel geste à son encontre, notamment si elle s’attribue une part de responsabilité dans ce qui lui est arrivé.
En tout état de cause, les victimes prennent alors conscience de leur vulnérabilité et ont peur de ce qui pourrait arriver de nouveau. Elles se sentent dans un monde moins sûr où l’impensable est maintenant chose possible. La crainte peut résulter d’une prise de conscience subite que les règles de sûreté élémentaires ne sont pas des conditions suffisantes à leur sécurité. Si elles ont échoué une fois, elles peuvent échouer à nouveau (Hanson Frieze & al., 1996).
Toute victime développe des conduites de défense. Malgré le sentiment d’impuissance qui envahit les victimes après l’agression, celles-ci développent très souvent une série de stratégies cognitives et comportementales pour reprendre le contrôle de leur existence. Aussi, sont fréquemment observées des conduites de déni, d’auto-accusation, d’évitements, de recherche d’un soutien social formel ou informel, ou encore de résolution de problème.
Notons que les stratégies de faire-face considérées ici ne s’opposent pas seulement à l’agression elle-même, mais également aux effets de celle-ci (Wade, 1999). Même si elles correspondent à des enjeux, des émotions, des motivations et des ressources bien distinctes, ces stratégies s’inscrivent au sein d’un même processus de coping.
L’agression bouleverse les représentations et les croyances de l’individu. Le déni est une façon commune de gérer une information trop contradictoire pour être assimilée. Si le déni pur est difficile à mettre en oeuvre, en revanche, il est possible de minimiser l’événement en lui ôtant sa vraie nature. Ainsi, les victimes peuvent ne pas se percevoir comme telles, soit parce qu’elles pensent ne pas avoir vécu quelque chose de grave soit parce qu’elles estiment avoir pris part au processus de victimisation (Hanson Frieze & al., 1996).
Dans un premier temps, de nombreuses victimes se blâment, se reprochent leur insouciance, leur négligence ou leur inconscience, puis cette tendance diminue avec le temps. L’auto-accusation est généralement perçue comme mal adaptée. R. Janoff-Bulman (1979) y voit au contraire un caractère constructif, parfois. Elle distingue ainsi le blâme de caractère, portant sur les caractéristiques personnelles, et le blâme de comportement, portant sur la conduite tenue. Seul ce dernier pourrait avoir une valeur adaptative en s’inscrivant dans une perspective de contrôle de la situation.
A la suite d’une agression, certaines personnes choisissent de s’immerger dans une activité, le travail par exemple, pour éviter de se laisser envahir par leurs souvenirs et les émotions qui s’y attachent. D’autres, ou les mêmes, mettent en place des stratégies visant à augmenter leur sécurité et évoluent dans une sorte de cocon. Elles deviennent plus vigilantes, plus prudentes. Elles peuvent refuser les contacts sociaux pour éviter tout risque d’agression et rester chez elles tant que c’est possible.
Se replier socialement et rester chez soi sont des stratégies d’évitement relativement communes à toutes les formes d’agression. Mais selon la spécificité de l’agression subie, certaines stratégies d’évitement sont au contraire plus ou moins fréquentes. Ainsi, déménager et changer de numéro de téléphone sont des réactions plus spécifiques aux agressions sexuelles, tandis qu’augmenter le sécurité du domicile s’observe davantage chez les victimes de cambriolage. Sur une population mixte américaine de 58 victimes d’agression , Wirtz et al. (1987) indiquent qu’elles sont 56,9 % à rester plus souvent chez elles, 25,9 % à être plus vigilantes, 17,2 % à avoir déménagé, 15,5 % à avoir changé de numéro de téléphone, à avoir changé de métier et à porter dorénavant une arme sur elle, 8,6 % à avoir installé un verrou à leur porte et à ne plus sortir seules, et 5,2 % à mieux fermer leur porte. Le nombre moyen des stratégies utilisées étant de 1,7.
Conjointement à ces conduites de repli et d’évitement, sont constatées des attitudes volontaires d’exposition. Luttant contre leurs propres angoisses, ces personnes savourent chacune de leurs victoires sur la peur. Elles s’obligent par exemple à sortir de chez elles, à passer dans telle rue, à telle heure, etc., et retrouvent ainsi le sentiment de contrôler un temps soit peu leur existence et leurs émotions (Dray, 1999).
La recherche d’un soutien social est quasiment immédiat. Le besoin de parler est sans bornes. Les proches de la victime sont bien souvent les premiers confidents. Parfois elle préfère se confier à un ami plutôt qu’à un parent, ceci afin de le préserver d’inutiles souffrances ou regrets (Dray, 1999). Parfois aussi, éprouvant un sentiment de honte, la victime préfère se taire. Elle pourra alors chercher à se confier à un inconnu : l’écoutant anonyme d’un réseau d’aide téléphonique, un chauffeur de taxi, etc. Elle pourra aussi se tourner vers un réseau d’aide spécialisé aux victimes pour obtenir une réparation psychique ou juridique. Parfois encore, c’est la crainte de voir se renforcer les pressions de l’agresseur sur elle et ses proches, ou la peur de voir augmenter la violence ou le harcellement subi, si elle parle, qui fait taire la victime (Reeves, 2000). Il est d’autant plus probable qu’une victime se mure dans le silence que l’agresseur a usé de différentes techniques de « brouillage », qui font douter la victime et la place sous son emprise et sa domination (Lopez, 2000).
Bien que pour la plupart des victimes les réactions de stress aiguës disparaissent rapidement, une chronicisation des troubles est observée pour certaines d’entre-elles. Des études examinent la relation entre les stratégies de coping et la sévérité du stress psychologique ou du PTSD pour mieux comprendre pourquoi certaines victimes développent une symptomatologie chronique et d’autres pas, notamment chez les vétérans (Biro & al., 1997 ; Blake & al., 1992 ; Hyer & al., 1996 ; Solomon & al., 1988). Ces études insistent toutes sur le caractère mal adaptatif des stratégies (centrées sur l’émotion et l’évitement) mises en œuvre par les sujets présentant un PTSD comparativement à ceux qui en sont exempts.
En revanche, très peu d’études ont été réalisées sur les processus de coping qui assistent ou entravent la récupération des victimes d’agressions civiles (Valentiner & al., 1996 ; Wirtz & al., 1987). Sur une population féminine victime d’agressions sexuelles et non sexuelles, Valentiner et al. (1996) observent que la sévérité du PTSD à trois mois de l’agression est positivement corrélée à la pensée magique et négativement corrélée à la distanciation positive (p < .01), deux stratégies de coping centrées sur l’émotion. Sur une population mixte victime d’agressions diverses, Wirtz et al. (1987) indiquent qu’un haut niveau de stress psychologique à un mois de l’agression est associé à trois conduites d’évitement : changer de numéro de téléphone, rester plus souvent chez soi et sortir accompagné (p < .05). Seules les deux premières conduites restent associées au niveau de stress six mois plus tard. Néanmoins, on peut s’interroger sur la pertinence du choix de classer la variable « sortir accompagné » dans les conduites d’évitement plutôt que dans les manifestations du soutien social.
Ces études pour intéressantes qu’elles soient présentent un inconvénient majeur. Il est en effet impossible d’établir une quelconque relation de causalité entre ces variables. Les résultats suggèrent simplement que les stratégies de coping identifiées peuvent fournir une base d’identification des victimes à risques. Des études longitudinales, certes difficiles à mettre en œuvre, permettraient de lever partiellement le voile. En outre, il ne faut pas perdre de vue que certaines stratégies de coping et certains symptômes psycho-traumatiques se superposent, tels l’item d’évitement : « J’ai essayé de tout oublier », et l’item C1 des critères diagnostiques du DSM : « Efforts pour éviter les pensées, les sentiments ou les conversations associées au traumatisme ». Est-ce à dire que les symptômes ont une visée adaptative ?