En quelques années, la violence à l’école est devenue un fait de société, venant périodiquement émailler les chroniques journalistiques. La répétition cadencée des cas a contribué à l’officialisation toujours plus prononcée de cette réalité, malgré tout fort ancienne (De Viguerie, 1978 ; Guerrand, 1987). Depuis la fin des années 1970, date des premiers rapports ministériels sur la violence dans les établissements scolaires, les mesures gouvernementales en matière de prévention se sont multipliées. Des moyens supplémentaires ont été alloués aux établissements. Des politiques de formations ont été développées. Des mesures éducatives et pédagogiques ont été mises en œuvre. Des partenariats entre la Police, la Justice et l’Education ont vu le jour. Mais il aura fallu attendre 1999, pour qu’une convention soit signée entre le Ministère de l’Education Nationale et l’Institut National d’Aide aux Victimes et Médiation (INAVEM - Domenech, 1994) prévoyant l’organisation d’une prise en charge dans la durée des victimes de violence, qu’il s’agisse d’élèves ou de personnels de l’Education Nationale (MEN, 1999).
La prise en compte de la détresse psychique des victimes de violence a été tardive, comparativement aux fondements de cette violence qui ont rapidement attiré l’attention des chercheurs. La victime n’a longtemps intéressé le criminologue que pour l’appui qu’elle fournissait à la compréhension de la psychologie de l’agresseur (Filizzola & al., 1995 ; Damiani, 1997 ; Audet & al., 1999). Et jusqu’à très récemment, il n’en a pas été autrement au sein de l’institution scolaire : on s’est interrogé sur les raisons de la violence des jeunes (Brami & al., 1995), mais jamais sur la souffrance psychique de celles et ceux qui ont eu à la subir (Horenstein, 1995). L’enseignant agressé était d’ailleurs perçu comme un enseignant en difficulté et non comme un enseignant ayant subi un préjudice (Horenstein, 2000). Pourtant, les victimes ne manquent pas : sur les 16 382 actes graves de violence recensés dans les établissements scolaires entre septembre et octobre 2001, 8 919 (54,4 %) ont eu pour cible les élèves et 3 998 (24,5 %) ont eu pour cible le personnel (MEN, 2002).
L’exergue placé en tête de cette introduction est issu du témoignage d’un enseignant de lycée professionnel, agressé le 4 février 1999 (Revol, 1999). L’élève en question est un garçon de terminale BEP auquel il venait successivement de demander son cahier de liaison, sans succès, puis de sortir de classe, pour avoir méthodiquement jeté à la figure de ses camarades le contenu de sa trousse. Sans être courant, ce type d’agressions n’est pas rare. Au cours de l’année scolaire 2000-2001 par exemple, le journal Le Monde a recensé quatre agressions violentes d’enseignants par des élèves.
Cependant, toutes les agressions d’enseignants ne sont pas aussi graves et la plupart passent inaperçues. Elles relèvent plus souvent de violences verbales ou morales que physiques (MEN, 2002), et prennent la forme de menaces, d’insultes ou d’injures sexistes, et de dommages sur les biens, notamment les véhicules.
Les études sur le stress des enseignants situent généralement la conduite des élèves parmi les aspects les plus difficiles du métier (Blase, 1986 ; Boyle & al., 1995). Néanmoins, centrées pour la plupart sur des événements de vie professionnelle quotidiens et répétitifs, rares sont les études à s’être intéressées aux conduites plus spécifiques que sont les actes de violence dirigés contre les enseignants. En outre, et bien que le Bureau International du Travail (BIT - Chappell & al., 2000) place le métier d’enseignant parmi les plus exposés en terme de violence, les connaissances sont tout aussi ténues dans le champ de la victimologie clinique. Les tenants de la recherche sur le traumatisme psychique ont longtemps centré leurs travaux sur les victimes de catastrophes macrosociales, telles que les guerres ou les accidents collectifs. L’attention portée aux victimes isolées d’agression est assez récente et quelques secteurs professionnels dits « à risques » commencent à bénéficier de ce nouvel intérêt.
A la croisée des problématiques soulevées, nous proposons une étude de l’impact psychologique des agressions commises par les élèves sur des enseignants, s’inscrivant dans le double champ théorique du stress psychologique et du traumatisme psychique. L’approche par le stress permet de saisir la dynamique des processus psychologiques mis en œuvre par les enseignants pour affronter l’agression. L’évolution du concept de stress a permis de dépasser la vision linéaire entre antécédents et conséquents. Le stress est aujourd’hui perçu comme une transaction continuellement changeante entre l’individu et l’environnement, dans laquelle les exigences de la situation sont perçues par l’individu comme excédant ses capacités de faire face et menaçant son bien-être (Lazarus & al., 1984). Le caractère stressant d’un événement dépend essentiellement de la signification que l’individu lui accorde et le résultat de cette évaluation va lui même grandement influencer le mode de gestion de cet événement. Ce modèle transactionnel du stress met donc l’accent sur deux processus fondamentaux, qui sont l’évaluation et le coping. Conjointement, l’approche par le traumatisme permet de cerner d’une manière structurée les troubles de l’adaptation que l’agression est susceptible d’opérer à court et à long termes. La nature de la situation, c’est-à-dire l’agression intentionnelle d’un enseignant par un élève, avec toute la dimension affective que cela comporte, ne peut que colorer d’une manière singulière le vécu traumatique. En outre, la prise en compte des variables personnelles, situationnelles et processuelles (évaluation et coping) impliquées dans l’adaptation à un événement potentiellement traumatique permet de repérer les facteurs de vulnérabilité ou de protection utiles à tout travail de prévention primaire ou secondaire.
L’organisation du manuscrit est la suivante :